Séance 15, Martin Fortier, Diversité des ontologies ou diversité des vécus ? , jeudi 13 février 2014

Bonjour,

Je rappelle que demain, Louis Morelle et moi-même débattrons du réalisme et du constructivisme de 14h à 16h en salle de séminaire pour la séance 14 du séminaire Le Pluralisme, exceptionnellement ajoutée au programme.

Jeudi 13, à l’occasion de la quinzième séance du séminaire, nous aurons ensuite la chance d’entendre une présentation de Martin Fortier (EHESS), intitulée « Diversité des ontologies ou diversité des vécus ? Une critique conceptuelle, ethnographique et cognitive du tournant ontologique en anthropologie. » Cette séance préparera la venue de M. Philippe Descola le 20 février.

La séance 15 animée par Martin Fortier aura lieu de 16h30 à 19h, exceptionnellement en salle 236, au 29 rue d’Ulm (2ème étage). Il nous fallait un rétroprojecteur et de la place, car la séance aura lieu en présence de Frédéric Nef et de sa classe de l’EHESS.

Voici un résumé de la séance de Martin Fortier, fourni par ses soins :

« Le récent tournant ontologique d’une partie de l’anthropologie a conduit certains à avancer qu’il existait une pluralité d’ontologies irréductible à une simple pluralité de cultures ou de représentations. Je me proposerai d’évaluer ce tournant ontologique à partir de deux auteurs qui y prennent une place importante : Eduardo Viveiros de Castro et Philippe Descola.

Le point de départ consistera en une présentation des principales thèses de ces auteurs. Nous explorerons ainsi successivement la bipartition de Viveiros de Castro (multinaturalisme amérindien et multiculturalisme occidental) et la quadripartition de Descola (animisme, naturalisme, analogisme et totémisme). On insiste souvent sur ce qui oppose Viveiros de Castro et Descola dans leur théorisation respective des données ethnographiques des basses terres d’Amérique du Sud ; nous verrons que d’importantes différences séparent effectivement la notion de perspectivisme de celle d’animisme ; mais nous montrerons que cela ne doit pas nous empêcher de relever des points d’accord nodaux entre les deux auteurs : l’idée que la pluralité et l’unicité seraient inversement distribuées dans la nature et dans la culture chez les Amérindiens et chez les Occidentaux et l’idée qu’il existeraient une universalité de la dichotomie entre physicalité (ou corporalité) et intériorité (ou âme).

Cette présentation sera suivie d’un examen critique de ces théories. (1) Nous montrerons d’abord que le prétendu dépassement du départ entre nature et culture résulte, tant chez Viveiros de Castro que chez Descola, d’un manque de rigueur conceptuel et sémantique. Nous mettrons en évidence deux paralogismes – le paralogisme post-naturaliste et le paralogisme post-culturaliste – qui les conduisent erronément à conclure que la nature et la culture amérindiennes prennent un sens radicalement différent de celui qu’il a en Occident. (2) Nous montrerons ensuite que le projet de quadripartition de Descola repose sur de nombreuses licences sémantiques et exige une très grande prise de liberté vis-à-vis des données empiriques. (3) Enfin, nous mettrons en évidence à partir d’exemples ethnographiques précis combien il y a toutes les raisons de penser que les humains ne sont pas universellement dualistes à propos des composantes des personnes. Cette critique sera par ailleurs corroborée par de récentes données tirées de la psychologie expérimentale, qui montrent que les humains sont pluralistes et non pas dualistes à propos des composantes de la personne.

Notre propos avancera ensuite des arguments généraux contre le tournant ontologique de l’anthropologie. Nous suggérerons que ce tournant n’est soutenable qu’à condition d’adopter deux thèses très contestables : (1) une première qui nie l’universalité d’une base biologique partagée par tous les membres de l’espèce Homo sapiens ; (2) une seconde qui projette sur le « savoir indigène » les normes épistémiques occidentales, en voulant établir à tout prix une égalité paradoxalement ethnocentrique entre « savoir indigène » et « savoir occidental ».

Nous terminerons par des considérations plus constructives en montrant notamment que tous les défis légitimement soulevés par le tournant ontologique peuvent parfaitement être relevés par une approche alliant anthropologie cognitive, anthropologie de la conscience, psychologie expérimentale et neurophénoménologie. L’anthropologie gagnerait beaucoup à prendre pour objet d’investigation les vécus des individus – vécus qui, nous le verrons, n’ont pas grand-chose à voir avec les attitudes propositionnelles – et à expliquer tous les phénomènes observés à l’aune de ces vécus. L’anthropologie des vécus nous semble (1) pouvoir parfaitement rendre compte des phénomènes qui posaient problème au tournant ontologique, (2) tout en conservant cependant une ontologie déflationniste et unifiée, (3) et tout en offrant pourtant une bien plus grande précision descriptive et explicative. En somme, nous soutiendrons à rebours du tournant ontologique qu’il n’existe qu’une seule ontologie – celle du naturalisme scientifique – mais qu’il existe en revanche une pluralité de vécus – que l’anthropologie a justement pour tâche d’étudier, forte du socle ontologique prodigué par la science, et forte de sa propre pratique de l’observation participante.

Pour conclure, nous reviendrons sur les enjeux politiques qui sous-tendent les travaux de Viveiros de Castro, de Descola ou encore de Latour. Ces auteurs partagent l’idée que la crise écologique que nous traversons aujourd’hui trouve pour l’essentiel ses racines dans l’ontologie galiléo-cartésienne de l’Occident ; ce serait donc en raison de notre ontologie singulière que nous détruirions la nature ; il faudrait dès lors mettre en perspective, amender, voire intégralement réviser notre ontologie afin de nous donner une chance de relever le défi écologique. Nous montrerons qu’il existe une immense littérature expérimentale sur la question qui conteste radicalement le genre de présupposé selon lequel les comportements pro/anti-environnementaux seraient fonction de représentations de haut niveau (seraient fonction d’une ontologie ou d’une métaphysique, par exemple). Ce que nous enseigne au contraire la psychologie environnementale, c’est que les changements de comportement dépendent avant tout de l’interaction active avec la nature ; la pratique de l’agriculture, de la chasse ou de la pêche tend à générer des comportements écologiques, alors que la possession d’une certaine vision du monde – fût-elle résolument non cartésienne – reste sans effet. Si l’anthropologie peut assurément nous apprendre des choses sur la question de l’écologie, c’est donc bien plus par ses enseignements en matière d’ethnosciences et de savoir-faire pratiques que par ses enseignements quant à de supposées ontologies indigènes.

Martin Fortier. »

En espérant vous voir nombreux à ces deux séances, bonne semaine pluraliste,

Jim Gabaret

Affiche séminaire Le pluralisme séance 15, Martin Fortier

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